Entretien avec trois émetteurs de GENEVE*accessible
1) Quelle a été votre impression du projet lorsque vous en avez entendu parler la première fois ?
Nadia Daho: C’était la première fois que j’entendais parler de « barrières architecturales », je savais qu’il fallait essayer de changer les choses. Ce qui m’a séduite c’est la connotation artistique du projet, en plus de la connotation urbanistique et architecturale.
Numa Poujouly: J’ai entendu parler du projet par Isabelle Terrier de HAU, elle m’a proposé de devenir l’un des deux coordinateurs du groupe d’émetteurs. La première fois que j’ai entendu parler l’artiste Antoni Abad du projet, j’ai très vite compris que ça allait être un sacré boulot. Je me demandais comment 12 personnes du groupe qu’on était allaient pouvoir photographier les obstacles de toute la ville de Genève, je ne croyais pas qu’on arriverait à faire un aussi bon résultat. Et plus ça marchait, plus je prenais le projet au sérieux.
2) Avez-vous ressenti des doutes, des questionnements pendant la réalisation du projet ?
Nadia Daho: J’étais intriguée jusqu’à la fin de savoir sur quoi tout ce travail allait aboutir, vers quoi on allait avec tous nos repérages et photos d’obstacles. J’ai vraiment voulu aller jusqu’au bout du processus pour pouvoir enfin voir le résultat.
Numa Poujouly: Je me suis posé une question par rapport à une seule personne qui ne prenait aucune photo. J’en ai discuté avec Isabelle, et d’un commun accord nous avons pris la décision ensemble de nous séparer de cette personne. Par contre, je n’ai jamais douté du projet lui-même, surtout par la présence du politique, qui nous promettait d’investir des sous pour changer la situation en ville…
3) Comment avez-vous ressenti et vécu l’aspect artistique du projet ?
Nadia Daho: J’ai trouvé la partie artistique très intéressante. L’obstacle en lui-même est lourd, en le travaillant d’un point de vue artistique cela lui enlève du poids, et la prise de photo des obstacles devient plus agréable. C’est une façon plus légère et plus attractive d’aborder la problématique de l’accessibilité en ville.
Numa Poujouly: J’ai eu du mal à voir le côté artistique du projet, jusqu’au moment où il a été exposé au Centre d’art contemporain de Genève. Avant tout, j’ai toujours vu une équipe en train de travailler comme dans un bureau de presse, qui doit sortir son journal le lendemain. Quand l’exposition s’est inaugurée, dans ce grand espace vide et plat, avec des écrans partout, des doubles projections, la table et les ordinateurs, le plan de « Genève*accessible » projeté en direct sur un mur et cet escalier au milieu, j’étais séduit, c’était très contemporain. Dès le départ, on savait que ça allait être un projet artistique, mais on ne savait pas comment. Avant l’ouverture de l’exposition, c’était vraiment que du travail de bureau, nous on récoltait la matière pour qu’Antoni puisse l’utiliser et en faire de l’art. Mais je voyais mal comment toute cette matière récoltée et classée pouvait devenir un projet artistique, car nous n’avions aucune information sur comment l’artiste voulait présenter le projet au final.
4) Quelle image du projet vous reste-t-il aujourd’hui ?
Numa Poujouly:Si je dois résumer le projet en une seule image : c’était un projet sympa, avant tout, mais aussi un travail d’utilité publique. J’ai eu l’impression de faire quelque chose de bien, un travail en plus pour lequel j’ai été payé. C’était aussi une passerelle de rencontres entre des gens qui peuvent et qui veulent faire autre chose. Le projet m’a aussi permis d’avoir des nouvelles idées, plutôt du côté de l’enjeu d’utilité publique et de l’urbanisme, que du point de vue artistique. C’est un bon coup de main pour d’autres. C’est seulement pendant la semaine de « Créateurs singuliers », qui tournait autour de l’enjeu entre création et handicap, que je me suis rendu compte qu’il y a aussi des choses géniales du point de vue artistique. Mais je ne garde pas du tout une image artistique eu projet « Genève*accessible ». Antoni Abad aurait du mieux nous expliquer comment il voulait faire son projet pendant qu’on y travaillait, car on n’avait vraiment aucune idée. Le résultat c’est que j’en retiens uniquement l’aspect bureaucratique du projet. C’est peut-être sa façon de travailler, mais je trouve cela dommage, j’ai l’impression d’avoir passé à côté de quelque chose…
Nadia Daho:De mon côté, cela ne m’a pas du tout dérangé de ne pas savoir où j’allais, dans l’art contemporain il y a de toute façon toujours quelque chose qui nous échappe…Je me considérais comme quelqu’un qui rassemblait de la matière, et je ne suis pas du tout sentie exploité par l’artiste, mais plutôt au service de…En travaillant avec un artiste, on aborde la ville avec des yeux tout neufs. Par contre, par rapport au projets autour de « Genève*accessible » on aurait pu aller plus loin. Je pense notamment au petit film qui a été tourné sur le projet genevois, qui aurait pu être plus élaboré, il aurait pu être réalisé d’une autre façon, plus artistique et moins didactique…sans parler du choix terrible de la musique du film, qui l’a complètement desservi !
5) Qu’avez-vous appris en participant à ce projet ?
Nadia Daho:J’ai réalisé seulement après de combien d’obstacles aujourd’hui la ville de Genève est encore parsemée. Je suis handicapée depuis très longtemps, je me suis donc habituée à ma situation et c’est comme si je ne voyais plus les obstacles, je fais avec, je trouve des solutions pour les contourner, et j’oublie qu’en réalité il s’agit toujours d’obstacles. Maintenant je sais quelles rues sont accidentées à Genève et je ne m’y aventure plus !
Numa Poujoly: Depuis que j’ai travaillé sur ce projet, quand je sors je ne vois plus que cela : des
obstacles! Avant je parcourais la ville en improvisant, sans trop réfléchir à l’itinéraire et aux difficultés que j’allais rencontrer. Maintenant avant de rouler, je me fais d’abord tout l’itinéraire dans la tête, je l’évalue, je choisis le plus adéquat, puis je me lance. Je suis persuadé que mon horizon s’est élargi, ça m’a ouvert l’esprit de travailler sur le plan de Genève, ça ma permis de prendre de la distance. Le projet « Genève*accessible » m’a permis de rencontrer certaines personnes avec qui j’ai sympathisé, de socialiser avec d’autres, d’échanger des points de vue sur une situation, et rien que cela c’est intéressant et enrichissant. Mais cette expérience m’a avant tout permis d’être actif dans le monde du travail pour être un peu plus autonome, et donc me sentir un peu plus comme tout le monde…
6) Quelle suite imagineriez-vous au projet?
Numa Poujouly: Depuis la fin de « Genève*accessible » il y a de toute façon une attente, une sorte
d’effervescence qui donne envie d’aller plus loin pour améliorer le travail sur l’accessibilité en ville de Genève. Pour l’instant il n’y a rien de fixe. Probablement on va mettre sur pied un « Groupe Ressources » (GR), car d’autres services vont certainement y faire appel. Mais le premier rôle du GR est celui de se disperser dans un maximum de quartiers, afin de pouvoir : 1° détecter dans chaque quartier les services importants qui doivent encore être adaptées ; 2° négocier avec le privé pour qu’il accepte de rendre son service accessible ; 3° trouver les moyens d’adapter l’accès à ce service. Il faudrait que dans chaque quartier il y ait toujours au moins un service qui soit accessible à tout le monde: un bar, un coiffeur, un restaurant, un cinéma, etc. On pourrait proposer aux privés qui le souhaitent, et dont le service n’est pas encore adapté mais qui n’ont pas les moyens de l’améliorers, de mettre à disposition un fond, par exemple le FOND HELIOS, pour améliorer l’accessibilité à son commerce. Dans un deuxième temps, le GR pourrait être actif au moment de la réflexion et conception de bâtiments qui soient parfaitement adaptés, on pourrait donc agir comme des « experts en signalétique PMR (= personnes à mobilité réduite) », peut-être qu’on recevra même une formation pour avoir ce titre-là. En tout cas, nous pouvons d’ores et déjà faire bénéficier les architectes et urbanistes de notre expérience vécue sur le terrain. Nous avons récemment visité quelques bâtiments culturels à Genève (l’Usine, le Grütli, la Bibliothèque municipale aux Bastions), pour voir ce qu’il fallait changer pour améliorer l’accessibilité. Je souhaiterais également recevoir une formation de base par rapport aux autres handicaps et par rapport à la signalétique qu’il faut respecter dans chacun des cas. La diversité représentée dans le GR permettra de pouvoir adapter les anciennes ou les nouvelles constructions à toute sorte d’accessibilité.
Nadia Daho:J’aimerais aussi faire partie du GR pour pouvoir continuer à être sur le terrain. Je me suis rendue compte qu’on pouvait être utile, avec notre œil et notre position, nous pouvons voir des choses que les autres ne voient pas forcément. Pour chaque handicap il y a d’autres défauts, même pour les aveugles, j’arrive également à voir les problèmes qu’ils peuvent rencontrer. Peut-être que je suis plus sensible et cela me permet de voir les problèmes des autres…
HAU : Handicap, architecture, urbanisme. Le but de l'association est de promouvoir un environnement construit qui favorise l'autonomie de tous les usagers, y compris les personnes confrontées à des difficultés de perception, de communication ou de mobilité. Depuis 1967, l’association regroupe, des services et organisations d'entraide, des travailleurs sociaux, des professionnels de la santé et des architectes, afin de promouvoir un environnement bâti pour tous, en particulier les personnes avec un handicap moteur ou sensoriel dû à un accident, une maladie ou l'âge. www.hau-ge.ch.
Fonds Helios: Handicap, élimination des obstacles sociaux. Convaincu que l'intégration nécessite également une adaptation de notre environnement, le Département de la solidarité et de l'emploi (DES) a élaboré un concept visant à rendre les cafés, restaurants, coiffeurs ou épiciers accessibles aux personnes handicapées. Un partenariat s'est ainsi créé entre le DSE et une Fondation privée qui a abouti à la création du Fonds Helios . Il contribue au financement des travaux de transformations architecturales visant à favoriser l'accessibilité de lieux privés ouverts au public. Site : www.hau-ge.ch
Propos recueillis par Laura Györik Costas, Genève 23 septembre 2008
zexe.net:un cartographie numérique du monde
Publication du Centre d'Art Comtemporain de Genève et Seacex, Genève 2008

