Le paradoxe de la mobilité
La mobilité est un fait de société. Etre un humain, et même un animal, c’est avoir une sorte de capacité de mobilité. Nous ressentons le monde en nous y déplaçant. La mobilité est une aptitude pour tous, à l’exception des corps les plus sévèrement handicapés. Tim Cresswell(1)
Nous nous déplaçons tous. La manière dont nous nous déplaçons constitue un trait distinctif de notre identité personnelle et sociale. Nous avons beau nous reconnaître en raison de la couleur de nos cheveux ou de nos yeux ou le son de nos voix, nous n’en sommes pas moins identifiables par notre comportement, par la manière dont nous nous mouvons physiquement de par le monde, et par les technologies que nous utilisons pour aider nos mouvements : une voiture, un vélo, une paire de baskets, un déambulateur, une paire de béquilles, une canne, un fauteuil roulant.
Les philosophes et les psychologues soulignent le rôle central du mouvement physique et corporel dans le processus d’apprentissage et de pensée. La théoricienne de la danse Maxine Sheets-Johnstone(2), notamment, affirme que les processus cognitifs sont « fondés sur un logos corporel kinétique », en reconnaissant que, tout simplement, « nous apprenons en nous mouvant et en écoutant notre mouvement »(3). Partant de cette prémisse, le sentiment de soi dans le monde qui nous entoure se constitue dans et par la tactilité et notre relation incarnée à notre environnement qui fait usage de tous les sens : vue, odorat, goût, toucher, ouïe et ce sens très étrange connu sous le nom de proprioception, c’est-à-dire notre sens intuitif de la relation du corps à son propre espace.
Cette relation entre le mouvement, le corps et la pensée dans notre communication avec les autres est une idée captivante. Il y a pourtant de nombreuses manières possibles d’aller de A à B. Les gens ne sont jamais de simples entités abstraites en mouvement. Les danseurs, les coureurs, les marcheurs ont tous leurs répertoires uniques de mouvement, comprenant des gestes et des pratiques distincts qui sont appris. Nous exécutons ces gestes-mouvements en utilisant nos formes, nos tailles et nos capacités corporelles au sein des villes ou des villages que nous habitons. Les technologies utilisées par les cyclistes, les chauffeurs ou les motocyclistes amplifient et accélèrent le mouvement, créant ainsi une relation avec un environnement particulier en raison de leur vélocité. Si nous ressentons effectivement le monde en nous mouvant à travers lui, la manière dont nous nous mouvons – à pied, à vélo, en voiture ou en fauteuil roulant – et la vitesse, la forme ainsi que les pratiques auxquelles nous recourons comptent tout autant. C’est pour cette raison que les études actuelles sur la mobilité font la distinction entre le mouvement et la mobilité.
Dans le cadre des études de mobilité, le terme « mouvement » – comme les catégories « espace » et « temps » – est compris comme une abstraction séparée d’un contexte vivant. Par opposition, la mobilité est comprise comme un produit social lié aux relations de pouvoir, ( ?), et situé dans un ensemble spécifique et unique de situations spatiales et temporelles. Les réfugiés, les touristes et les travailleurs immigrés sont des sujets en mouvement distincts au sein du monde social.
La mobilité, comme l’affirme le géographe culturel Tim Cresswell, « est un fait de société » et « une aptitude pour tous les corps », cependant elle « n’existe pas dans un monde abstrait de temps et d’espace absolus, mais dans un monde concret d’espace et de temps sociaux » . La mobilité est une question de signification « et de manière dont les dernières idéologies de la mobilité deviennent impliquées dans la production de pratiques mobiles » . Un soudain mouvement brusque ou un corps qui court de façon désordonnée dans notre direction ont une signification différente et impliquent une réaction différente par rapport à une main qui se tend lentement vers nous. Pour les chercheurs dans le domaine de la mobilité, tels que Cresswell, son étude peut révéler les « géographies inégales de l’oppression » qui sont « évidentes dans les capacités différentiées des gens à se mouvoir » . Les moyens et les manières dont différents corps se meuvent à travers l’espace social justifient une vigilance soutenue, de sorte que nous n’instituions pas une nouvelle hiérarchie de valeurs qui privilégie un type particulier de mouvement ou forme de mobilité.
Le projet artistique d’Antoni Abad interagit avec des communautés très particulières de sujets mobiles – des motoboys, des chauffeurs de taxi, des travailleurs immigrés, des groupes en fauteuil roulant, des gitans – dont les images produites par eux-mêmes remplissent le site web de zexe.net. Abad a affirmé que le point commun de tous ces projets était d’impliquer des personnes qui sont discriminées dans la culture publique. « Le profil commun de tous ces gens est d’apparaître habituellement de manière négative dans les médias. Le projet leur permet de s’exprimer et, au moyen de ces réunions, de créer leurs propres canaux thématiques, en utilisant la technologie pour changer l’image que la société se fait d’eux » .
Si la discrimination culturelle, sociale ou économique à l’encontre de ces groupes dans les médias est un critère clé de leur similitude, on peut aussi comprendre ce lien du point de vue de la mobilité. Les motoboys, qui font partie du projet zexe.net au Brésil, gagnent leur vie comme coursiers à moto traversant la ville à toute allure pour livrer le plus de paquets en moins de temps possible. Ils font face à la colère des automobilistes et des piétons qui se déplacent à un rythme différent. Quant aux Gitans d’Espagne, leur culture est définie par le mouvement et les migrations saisonnières, ce qui peut les mettre en porte-à-faux avec les classes sédentaires et propriétaires de biens. Enfin, les personnes en fauteuil roulant affrontent une exclusion quotidienne de toutes sortes d’espaces publics.
Cresswell soutient que « les représentations de la mobilité ont influencé la manière de juger les personnes et leurs pratiques au cours des derniers siècles dans le monde occidental » . GENEVE*accessible, tout comme le projet de Barcelone, aborde de manière directe les jugements de valeur qui sont intégrés à l’environnement construit de nos villes, en raison de notre représentation involontaire, mais pas moins réelle, des formes normales ou inacceptables de mobilité : escaliers sans rampes d’accès, bâtiments sans ascenseurs, portes trop étroites, voitures qui bloquent un virage, comptoirs et placards trop hauts, distributeurs de billets inaccessibles aux personnes en fauteuil roulant, tables qui empêchent d’être confortablement assis pour manger. Ce sont là de petites réalités physiques du quotidien, qui créent et reproduisent des formes de discrimination de mobilité à l’égard de ceux qui se trouvent en fauteuil roulant.
A l’aide de téléphones mobiles équipés de GPS et d’un appareil photo, les participants de GENEVE*accessible ont documenté les situations d’immobilité forcée, de même que celles qui reflètent un urbanisme réfléchi et respectueux. Les obstacles qui empêchent les personnes en chaise roulante d’entrer dans un bâtiment ou dans un métro sont l’occasion de s’arrêter et prendre une photo, pour éduquer et informer, en quelques exemples, ceux qui sont autour d’eux.
Sur le site zexe.net, on trouve les traces photographiques de ces itinéraires in/accessibles.
Il y a un paradoxe au cœur de ce projet. La technologie mobile est utilisée pour saisir des moments d’immobilité forcée, par ceux qui font face à une discrimination en matière de mobilité. Leur recueil d’images, qu’Abad a appelé un « murmure collectif », pose un défi fondamental à l’idée que la ville est un espace de mobilité sans entraves et d’accès égal pour tous. La qualité de l’accès public, qui passe pour acquise, est remise en question : on nous fait prendre conscience des périmètres limités de l’inclusion et de l’exclusion.
Nous vivons dans une culture qui promet le droit d’accès aux rues, en l’entravant pourtant à chaque pas . La documentation produite par les participants de GENEVE*accessible demande à ceux qui ont un accès relativement aisé à l’espace public de faire une pause pour réfléchir à leur expérience, considérée comme acquise, de la mobilité quotidienne. On nous demande d’être assez ému pour nous joindre à ce « murmure » et militer en faveur d’un changement collectif pour le bien de tous. Cela nous rappelle que ceux qu’on appelle « handicapés » ne sont pas seuls ou séparés, bien qu’ils soient systématiquement mis à l’écart par des architectures d’inaccessibilité. C’est pourquoi le philosophe Celeste Langan appelle à un changement linguistique pour renoncer à la catégorie problématique des « handicapés physiques » en faveur d’une alliance des « malmobiles » .
Ce changement et cette opinion vont dans le même sens que les nombreux commentaires que j’ai entendus à Genève dans la bouche des participants à ce projet. Beaucoup d’entre eux ont affirmé que leur recherche sur les barrières se trouvant sur le chemin de ceux qui « roulent » dans l’espace urbain n’était pas uniquement destinée à eux-mêmes. Comme l’a exprimé un participant, ils sont à la fois uniques, tout en partageant des problèmes potentiels avec des mères poussant un landau, des personnes âgées avec un déambulateur, des personnes faisant leurs courses avec un caddie, ou des voyageurs avec des valises trop lourdes. Nous pouvons tous être confrontés, à un moment ou un autre, a des problèmes de fluidité de l’accès. Ces blocages à des services dans l’espace urbain ont été conçus par des urbanistes et des architectes qui sont involontairement partis du principe d’une forme corporelle unique, fondée sur une image idéalisée et très restrictive d’une personne debout sur ses deux jambes.
En documentant les espaces in/accessibles de leur ville, les participants de GENEVE*accessible mettent en lumière un exemple de « citoyenneté de l’ombre », où le discours légal représente une chose, en donnant aux gens la possibilité d’en vivre une autre . En travaillant avec des communautés dont la principale forme de mouvement est soulignée par l’usage d’un fauteuil roulant, cette dimension de la citoyenneté est tirée de l’ombre. Paradoxalement, en documentant la nature différenciée du mouvement, nous pourrions tous imaginer des instants de notre humanité commune.
Kim Sawchuk
zexe.net:un cartographie numérique du monde
Publication du Centre d'Art Comtemporain de Genève et Seacex, Genève 2008
(1)Tim CRESSWELL, On the Move: Mobility in the Modern Western World, New York & Londres, in Routledge, 2006, p. 22
(2)Maxine Sheets-Johnstone, The Primacy of Movement. Philadelphia: John Benjamins Publishing Company, 1999
(3)Jaana Parviainen, “Bodily Knowledge: Epistemological Reflections on Dance” in Dance Research Journal, 2002, pp. 12-16
(4)op. cit. note 1, p. 5
(5)ibidem, p. 21
(6)ibidem, p. 165
(7)Kim Sawchuk, “Registering Realities, Parasiting Networks: An Interview with Antoni Abad” in Wi: Journal of Mobile Media, Spring 2008, On-line: www.wi-not.ca.
(8)op. cit. note 1, p. 2
(9)ibidem, p.165
(10)Celeste Langan, "Mobility Disability" in Public Culture, p.16
(11)Vera Chouinard, "Legal Peripheries: Struggles over Disabled Canadians Places in Law, Society and Space." In Canadian Geographer 45, no. 1, 2001, pp. 187- 92

